Capítulo 66

Pour être honnête, si elle en était arrivée là, c’était uniquement parce qu’on l’avait remarquée. Elle n’était pas stupide. C’était la première fois de sa vie qu’elle venait voir des courses de chevaux. Elle regardait avec une attention particulière. La piste était divisée en couloirs extérieur et intérieur. Les jockeys portaient des couleurs différentes. Ils faisaient plusieurs tours jusqu’à ce qu’ils atteignent l’arche en pierre au sud-est, qui déterminait le vainqueur. La course n’avait pas encore commencé, on ne savait donc pas qui gagnerait.

Alors qu’elle promenait son regard, elle aperçut soudain un attroupement de journalistes. Elle regarda mieux. Qui d’autre que lui ? Il avait grandi, il était plus beau aussi — car il y avait quelque temps qu’elle ne l’avait vu. Elle éprouva un mélange de pardon et d’espoir, le trouvant vraiment bien. Mais il portait un costume occidental. Et elle, ce jour-là, ne portait pas de robe traditionnelle, mais une robe à manches en forme de feuille de lotus, un col en couches de dentelle légère, un nœud papillon à la taille, des gants blancs. Cette mode était tellement moderne. Pas étonnant qu’on dise : « Tout le monde veut imiter le style de Shanghai, mais c’est difficile. Quand on en a appris les trois quarts, Shanghai a déjà changé. »

Dandan se maudit d’être démodée et mal à l’aise.

Au même moment, M. Jin vit aussi.

Il prit la petite main de Dandan et lui tapota le dos.

Dandan fut rassurée : même si le ciel s’écroulait, quelqu’un le soutiendrait.

Il comprit sa timidité et sourit :

« Hé ! Qu’est-ce que tu as ? Tu n’as pas de persévérance ? »

Elle se mordit les lèvres en souriant, un peu honteuse.

Shi Zhongming lui tendit une liasse de billets de loterie pour qu’elle s’amuse. Elle regarda : billets de loterie A, B, grands billets, petits billets… Après les haies, après les courses, il y avait un tirage au sort. M. Jin demanda :

« Qu’est-ce qui se passe là-bas ? »

Shi Zhongming répondit :

« Le film parlant “Visage de pêche, fleurs de pêcher” est presque fini. Il va sortir. C’est pour s’amuser un peu. »

— Dans quel cinéma ?

— Le film n’est pas fini, rien n’est encore décidé.

— Le vieux Huang traite toujours avec le Central.

Dandan ne comprenait rien à leur conversation. Elle écoutait d’un air ennuyé.

M. Jin, très attentionné, la réconforta : « Laisse-les s’agiter un peu, d’accord ? »

— Pas d’accord !

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Je n’ai pas le pouvoir d’empêcher les gens de prendre des photos, dit-il en la taquinant.

Le vent venait de se lever, mais il était déjà retombé. Dandan se sentit déçue. C’était vraiment difficile, elle était encore tombée entre ses mains.

« Xiao Dan, » l’appela-t-il. Elle ne répondit pas. Il rit encore : « Mademoiselle Song Mudan, regarde comme tu es mesquine. Je veux faire “ou bien se taire, ou bien parler et que cela tonne”. »

Dandan dit avec colère :

« Je veux être plus célèbre qu’elle ! »

M. Jin demanda, comme par hasard : « À côté d’elle, c’est l’acteur principal, il s’appelle Tang Huaiyu… »

Dandan enchaîna immédiatement :

« Je ne le connais pas ! »

— Bien, bien. Allons manger.

Comme ils parlaient, Dandan entendit soudain la foule crier : « Le six ! Le six ! »

Le six était aussi un numéro qu’ils avaient acheté. Il était sorti. Dandan, oubliant tout, saisit les bras de M. Jin, folle de joie : « On a gagné ! On a gagné ! » — « On » ? Elle rentra la tête, retira ses mains.

« Visage de pêche, fleurs de pêcher » fut achevé dans des conditions difficiles, et le budget fut dépassé. Le patron Huang avait prévu d’investir cent vingt mille dollars, mais à la fin, il en avait dépensé cent quatre-vingt-cinq mille.

D’habitude, quand un film était terminé, on invitait les directeurs de cinéma à boire un verre, à rougir, puis on leur demandait une date de sortie, en espérant qu’un vieil ami rendrait service. Si la réponse manquait d’enthousiasme, il fallait se dépêcher d’envoyer la copie pour qu’ils l’examinent. Shanghai était le plus grand marché du cinéma en Chine. Une bonne date pouvait faire doubler la mise, une mauvaise date obligeait à dîner avec les directeurs, à aller au bain turc, à boire du café, à danser… Mais « Visage de pêche, fleurs de pêcher » était tellement novateur que les grands cinémas Central, Jincheng, etc., s’étaient déjà manifestés. Tout le monde voulait voir ce film parlant. C’était très prisé. Duan Pingting et Tang Huaiyu, après une campagne de publicité, étaient aussi très prisés. Le nouveau couple du cinéma, avant même la sortie du film, M. Huang les invita à la « Maison Rouge ».

La « Maison Rouge » servait de la cuisine française, très chère. Ils commandèrent des coquilles Saint-Jacques gratinées, du poulet dénoyauté au fromage, du porc à la mode de Hélène… et pour finir, un gâteau au fromage russe et des choux à la crème.

Huaiyu s’était habitué à sa tasse de café brûlant. Il commençait à avoir de la classe.

M. Huang alla droit au but et sortit un document :

« Je voudrais vous faire signer un contrat. »

Il voulait le lancer et la garder. Signer un contrat était avantageux. Et vu la situation de réciprocité, les conditions étaient élevées. Duan Pingting, plus expérimentée, n’aimait pas être liée. Mais cette fois, la situation était bonne, et avec l’avènement du parlant, qui voudrait encore tourner des films muets ?

Le patron Huang, gros et joufflu, n’était pas, finalement, un mauvais bougre.

Elle était une star. Le métier de star n’était pas sûr. Un faux pas, et on devenait has been. Une fois has been, c’était fini. Elle ne savait pas quand elle déclinerait. Il ne fallait pas attendre ce jour pour s’en rendre compte. Aussi, après avoir entendu le prix, elle proposa de le doubler. Après des allées et venues, il finit par augmenter de cinquante pour cent. Elle signa sur-le-champ. Huaiyu signa aussi.

Trois ans.

Le contrat stipulait qu’elle tournerait trois films par an. Si elle n’atteignait pas ce chiffre, pas besoin de compenser. Pas de prêt à d’autres compagnies…

Une fois le contrat signé, la sortie du film fut préparée au cinéma Central.

La première fut un grand succès.

Un cocktail fut organisé dans le hall du premier étage du cinéma Central. Tous ceux qui comptaient dans le métier étaient là.

Les deux acteurs principaux n’arrivèrent pas ensemble, mais séparément. Tang Huaiyu, en costume cravate, accompagné d’un employé de la compagnie, apparut. Tout le monde fut étonné de sa bonne mine. Le moment, le lieu et l’entourage lui étaient favorables. Il rayonnait, ses sourcils et ses yeux dégageaient une énergie qui balayait tout. — Il avait refait surface, il avait enfin attendu ce jour.

Quelques mois plus tôt, il était couvert de cendres, n’osait pas lever la tête, malgré tout son talent. Aujourd’hui, un sourire aux lèvres, il s’efforçait de cacher son arrogance et de se mêler à tous.

Pour se mêler, il disait : « Merci à tous d’être venus. C’est grâce à l’entregent du patron Huang. N’hésitez pas à donner votre avis ! » Hum ! Qui avait besoin de leurs avis ! La vie et la mort sont une question de destin, la richesse et la gloire dépendent du ciel. Chacun son sort. Peu après, Duan Pingting, accompagnée de Marie, arriva. Aussitôt, les journalistes exigèrent des photos plus intimes du couple.

Mademoiselle Duan souriait : « Hé, ce n’est pas vrai, Monsieur Tang et moi ne nous connaissons pas bien. On se voyait surtout pendant le tournage. Après, on discutait un peu du jeu, pour essayer de faire mieux. — N’allez pas croire ces rumeurs, c’est de la publicité. Demandez à Monsieur Tang. » Monsieur Tang ajouta : « J’aimerais bien conquérir le cœur de Mademoiselle Duan, mais elle a beaucoup de prétendants. Il faudra peut-être que je déploie tous mes talents pour rivaliser. Je n’exclus pas cette possibilité. »

Les journalistes, intarissables, leur demandèrent de poser de dix-huit façons différentes, tantôt elle au bras de lui, tantôt lui la main sur l’épaule d’elle, pour satisfaire les appareils photo. Après la séance, ils se séparèrent comme si de rien n’était.

Et M. Jin arriva aussi. Le patron Huang l’accueillit chaleureusement. Il était fier d’avoir cet honneur. M. Jin dit : « Je veux voir de mes yeux ce que donne ce film parlant. »

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